[Chronique de la valeur travail] Acte 1 : quand le « travail » n’existait pas

Noëmie Martin-Pascual

En remontant l’histoire des rapports humains au travail, depuis les sociétés de chasseurs-cueilleurs du Paléolithique, il apparaît en effet que ce dernier, en tant que valeur sociétale, constitue non seulement un phénomène récent, mais également l’aboutissement d’un processus d’éducation et d’embrigadement qui ne doit rien à une quelconque évolution ou prédisposition naturelle de l’humain à se « réaliser ».

Le travail : Histoire d’une idéologie, Guillaume Borel

« Nos sociétés modernes ne peuvent pas fonctionner sans travail, c’est une nécessité » « Le travail est le principal créateur de richesse » « C’est par le travail que nous avons une emprise sur le monde » « Sans le travail, l’oisiveté serait la porte ouverte au désordre, à la criminalité, à l’assistanat » »Les machines finiront par tous nous remplacer, que fera-t-on alors?” « Travailler, c’est faire sa part, contribuer au fonctionnement de la société. C’est la responsabilité de tous »

Toutes ces croyances, répandues, portent en elles l’idée que le travail est un pilier de notre ordre social et économique et qu’il ne pourrait en être autrement. 

Dans nos sociétés modernes, travailler est une norme, un « fait social total » pour reprendre les mots de Dominique Méda.

Le travail structure nos journées, nos loisirs, notre temps en famille. Il conditionne en grande partie nos rapports sociaux, le degré de reconnaissance que nous semblons mériter du reste de la société et jusqu’à la construction de notre identité.

Nous travaillons avant tout pour « gagner notre vie », c’est-à-dire de quoi subvenir à nos besoins et pour « gagner notre place », bénéficier de la protection et de l’assistance de la société.

On résume souvent, un peu trop hâtivement, l’histoire du travail à l’origine du mot (le fameux ‘tripalium’ ou instrument de torture), pour illustrer qu’il a d’abord été souffrance et pénibilité.

Pourtant, l’évolution du terme et de sa signification à travers les âges est bien plus complexe que cela.  

Le travail, dans le sens « d’activité nécessaire pour combler notre besoin de subsistance », a toujours existé sous une forme ou une autre, mais la signification qu’on lui donne dans notre société, celle d’une activité utile pour la société et rémunérée n’est apparue qu’avec la révolution industrielle. Hier, à l’échelle de l’histoire de l’humanité.

Aujourd’hui, nous entretenons un rapport ambivalent au travail, perçu tant comme une source d’inégalités, de mal être et d’exploitation que comme un vecteur de sens, une source de satisfaction, d’accomplissement, un moyen de contribuer positivement au monde, de « prendre notre place », d’appartenir à un groupe.

Ce qui est sûr, c’est qu’il semble si structurant qu’il nous est difficile de concevoir une société sans travail.

“C’est parce que le travail socialement rémunéré et déterminé est – même pour celles et ceux qui en cherchent, s’y préparent ou en manquent – le facteur de loin le plus important de socialisation que la société industrielle se comprend comme une “société de travailleurs” et, à ce titre, se distingue de toutes celles qui l’ont précédée”

Métamorphoses du travail, André Gorz,

Pourtant, si nous voulons imaginer un autre monde, inventer une autre société – décroissante, juste, respectueuse de l’environnement et des êtres vivants – il nous faut réinventer radicalement le travail, son rôle, sa place. Ce qui signifie interroger les croyances qui y sont rattachées pour ouvrir la porte à des transformations profondes.

Un petit tour par l’histoire du travail, de ses représentations et de sa valorisation au fil des âges est un bon début. Comprendre hier pour éclairer demain.

C’est l’ambition de cette chronique en plusieurs actes : une rétrospective rapide (autant que faire se peut) de quelques millénaires d’histoire du travail dans le monde Occidental.

L’ensemble de la chronique s’appuie sur divers ouvrages, parmi lesquels notamment : Le travail, histoire d’une idéologie de Guillaume Borel, Métamorphoses du travail d’André Gorz. Le travail (Que sais-je ?) de Dominique Méda, Du labeur à l’ouvrage de Laetitia Vitaud, et Travail, les raisons de la colère de Vincent de Gaulejac.

Acte 1 : quand le travail n’existait pas

Des sociétés du Paléolithique aux premières cités 

Aux premiers âges de la civilisation, le concept de travail n’existait pas.

Certaines tâches et corvées de la vie quotidienne étaient bien entendu incontournables pour subvenir aux besoins de base – se procurer de la nourriture, fabriquer des outils, se protéger…

Cependant, elles relevaient d’une responsabilité collective et n’occupaient qu’une fraction minoritaire du temps éveillé. 3 à 5h par jour, par intermittence. Le minimum nécessaire pour répondre aux besoins, sans excès.

Le reste du temps était consacré à se reposer, se déplacer ou aux “loisirs” et activités non productives. 

C’est avec la sédentarisation au Néolithique que le travail en tant qu’activité économique est né.

Le lent passage d’un mode de vie nomade à un mode de vie sédentaire, qui s’étale entre 10 000 et 5 000 ans avant notre ère, a changé la donne.

Les populations s’implantent d’abord dans la région du Croissant Fertile qui offre des conditions favorables : abondance de ressources, fleuves, terres propices à l’agriculture, présence de nombreux animaux. 

L’agriculture et l’élevage se développent et permettent de nourrir sur un même territoire une quantité croissante de personnes. Le taux de natalité augmente, les femmes n’ayant plus forcément besoin d’attendre que leur dernier enfant soit capable de marcher pour en avoir un autre. 

Petit à petit, la population se densifie, des villages puis des villes se structurent. La pression démographique impose une augmentation de la production et une certaine capacité à prévoir et donc à conserver la nourriture.

Les innovations techniques qui voient le jour (irrigation, domestication des animaux, travail des métaux, invention de la roue, de la charrue, outils…) améliorent les rendements, généralisant la création de surplus agricoles. Le concept de propriété apparait, afin de sécuriser les terres dédiées à la production alimentaire. 

Progressivement se met en place une division du travail avec une spécialisation des tâches.

La charge de la production agricole est confiée à une partie de la population, libérant du temps au reste qui peut se consacrer à d’autres activités, d’artisanat notamment. Certains fabriquent des outils, d’autres des vêtements, de la poterie, de la vannerie, d’autres encore travaillent le fer, construisent des maisons…(tout en continuant certainement à contribuer à d’autres activités)

Ces artisans peuvent échanger le fruit de leur travail contre de la nourriture ou d’autres objets, selon un principe de troc. 

Apparaît alors le métier de commerçant pour faciliter ces échanges.

La sédentarisation bouleverse la structure sociale. Petit à petit, la société se complexifie, des classes sociales apparaissent, avec un renforcement des inégalités et la mise en place d’une hiérarchie pyramidale.

En témoignent les vestiges de bâtiments symbolisant la puissance d’une élite militaire et religieuse (temples, bâtiments publics…), ainsi que des disparités dans les tailles des habitations et dans la richesse des tombes mégalithiques découvertes.

Une des théories les plus répandues est que la mise en place de ces chefferies a été rendue possible avec l’apparition des surplus, qu’il a fallu gérer. Cette élite en prend le contrôle pour assurer leur administration et redistribution, en échange de la promesse de protection de la population et de défense des ressources et des réserves puisqu’à cette époque s’exacerbent, semble-t-il, les conflits avec des cités rivales. 

Cette domination est légitimée et solidifiée par le soutien du clergé.

Le travail est certainement utilisé par ces élites comme instrument de domination et d’asservissement au service de leur enrichissement et de leur pouvoir.

Avec le temps, la main d’œuvre n’étant plus suffisante pour assurer les besoins de la cité, une nouvelle caste apparaît : celle des esclaves.

La “révolution Néolithique” gagne plusieurs régions du monde, à la même période mais à des rythmes différents. 

Elle s’achève par l’invention suprême : l’écriture, qui fait entrer l’homme dans l’histoire, il y a 5500 ans environ, et marque le début de l’Antiquité.

Note : est-il utile de préciser que tout ceci s’est déroulé il y a des millénaires, à une époque où l’écriture n’existait pas encore pour conter l’histoire. Celle-ci n’est qu’hypothèses et déductions grâce au travail des archéologues et anthropologues…qui ne s’accordent pas toujours sur leurs conclusions. 

De l’Antiquité au début du Moyen Âge 

S’il est intéressant de porter le regard sur le rapport au travail dans l’Antiquité, on ne peut comparer le travail dans le monde grec à celui du monde moderne. 

La notion de “travail” telle qu’on la connaît, au sens d’une catégorie d’activités productives et rémunérées, n’a en effet pas d’équivalent dans l’Antiquité.

A la place, une multitude de termes se rapportaient à un éventail d’activités.

L’ergon désignait ce qu’on pourrait traduire par “oeuvre”, qui implique une transformation de la matière. Travaux manuels, artisanat…

Le ponos est l’activité pénible, la corvée, exigeant un effort, une peine et qui doit être sans cesse renouvelée pour répondre aux besoins de l’existence. Travail domestique, travaux agricoles… 

La poiésis désigne les actes qui ont pour finalité la production d’un bien ou d’un service utile aux autres en faisant appel à un certain savoir-faire. Travail de l’artisan, de l’artiste…

La praxis désigne les actes politiques et moraux qui n’ont pas de finalité autre que celle d’accomplir l’action. 

La gestion de l’oïkos se rapportait à la gestion de la maison, rôle qui revenait aux femmes et au travail domestique. 

Et puis il y avait la scholè, le temps libre qui permettait de s’adonner à toutes les activités de l’esprit – réflexion, étude, philosophie, politique – et de prendre part à la vie de la Cité, la polis. Ces activités n’étaient pas considérées comme “travail” mais au contraire comme “loisir” (ce qui n’est plus le cas aujourd’hui).

Une grande différence entre ce travail du monde antique et celui d’aujourd’hui réside dans le fait qu’il s’accomplissait à l’époque avant tout dans la sphère privée. “L’économie” a lieu au sein du domaine familial.

“[La famille] devait “assumer les nécessités de la vie” afin que la polis puisse être domaine de la liberté”

Métamorphoses du travail, André Gorz

Travailler, que ce soit pour un artisan, un commerçant ou un agriculteur, c’était être asservi à la satisfaction des besoins humains, les siens propres et ceux du reste de la Cité. C’était aussi dépendre de la rétribution d’autrui. 

D’autre part, ceux qui travaillaient étaient privés de temps libre suffisant pour prendre part aux affaires de la Cité et pour prendre soin du développement de leurs propres facultés (praxis). 

C’est en cet asservissement à la nécessité que le travail était jugé avilissant. 

La société est donc fractionnée entre, d’un côté, les citoyens, adultes de sexe masculin qui jouissent de la liberté de s’adonner à des activités nobles telles que les affaires publiques, les loisirs et l’éducation, et les classes inférieures, chargées de combler les besoins de la cité et de produire les ressources nécessaires.

Au plus bas de l’échelle sociale on trouvait l’esclave. Précisons, comme le rappelait notamment Hannah Arendt, que ce n’est pas parce qu’il y avait des esclaves que les citoyens ne travaillaient pas, mais pour ne pas avoir à travailler et pour s’éviter ainsi l’asservissement aux besoins de la vie que l’esclavage s’est développé. 

Rappelons aussi que cette vision du « travail » est celle des philosophes, des penseurs dont nous avons conservé les écrits; de ceux, en somme, qui pouvaient s’offrir le luxe d’échapper au labeur. Difficile d’affirmer qu’elle est représentative d’une époque où la majorité de la population y reste soumise. 

Le tableau est similaire dans la civilisation romaine. Le travail était assigné aux esclaves, aux paysans, aux classes les plus basses de la société, à une condition inférieure soumise à une existence de labeur. L’idéal de vie est celui de l’otium, de l’oisiveté.

La chute de l’empire romain donne naissance à un système féodal proche de celui des cités mésopotamiennes, profondément inégalitaire, avec une caste aristocratique, guerrière, et une caste religieuse, toutes deux improductives, qui confisquent une partie de la production agricole sous forme de taxes.

L’esclavage perdure, pour faire tourner les domaines et permettre aux seigneurs de s’enrichir et de vivre dans l’oisiveté. Les paysans, quant à eux, vivent dans la misère, subissant famines, disette, pénuries. 

L’Eglise justifie cet ordre profondément inégalitaire, avec le développement d’un nouveau récit autour du travail : le travail comme moyen d’expier la faute originelle et pénitence inhérente à notre condition humaine. Fini l’abondance : « C’est à la sueur de ton visage que tu gagneras ton pain » (Genèse 3:19).

Et aussi…

[Chronique de la valeur travail] Acte 2 : naissance du travail moderne

[Chronique de la valeur travail] Acte 2 : naissance du travail moderne

Le concept de travail tel qu’on le connaît aujourd’hui, tel qu’il est pensé d’un point de vue économique (c’est-à-dire comme une marchandise, une activité que l’on échange contre rémunération) est né avec le capitalisme industriel. Et dès ses origines, il est chargé de promesses et de perceptions plurielles et antagonistes.

2 Commentaires

  1. Estelle

    Article absolument passionnant, clair et très agréable à lire. C’est assez effarant de constater que si le concept de travail a bien évolué en terme de sens, les systèmes de type féodaux semblent traîner encore leurs relents au travers du capitalisme même si maintenant une partie des castes dominantes peut également « travailler ». Interessant aussi le contrepoint de l’oisiveté, extrêmement mal perçue aujourd’hui bien que fortement favorisée par le capitalisme, un peu comme un élément servant à compenser la pénibilité du travail qui lui est devenu indissociable. Le divertissement (si bien nommé) deviendrait-il ainsi une addiction et un instrument du pouvoir en place pour étouffer toute révolte? Bref. Vivement la suite et merci pour cet article.

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    • Noëmie

      La suite reviendra sur tes différents points très pertinents par ailleurs ! 😉 Je dirais même qu’aujourd’hui, non seulement les classes dominantes ne sont bien souvent plus oisives, mais que c’est par le travial qu’elles maintiennent souvent leur domination (en occupant les postes prestigieux, dans tous les domaines) au point que même des personnes qui pourraient s’offrir le luxe de ne plus travailler du tout ne le font pas. Mais au delà de la contrepartie financière, il y a aussi derrière la question de notre rapport au travail et du fait qu’on le rattache autant à notre identité, notre façon de prendre une place dans le monde. D’où le fait que certaines personnes vivent aussi mal la retraite…

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