[Chronique de la valeur travail] Acte 2 : naissance du travail moderne

Noëmie Martin-Pascual

“Ce que nous appelons “travail” est une invention de la modernité. La forme sous laquelle nous le connaissons, pratiquons et plaçons au centre de la vie individuelle et sociale, a été inventée, puis généralisée avec l’industrialisme. (…)

Car la caractéristique essentielle de ce travail-là (…) est d’être une activité dans la sphère publique, demandée, définie, reconnue utile par d’autres et, à ce titre, rémunérée par eux. (…)

A. Gorz, Métamorphoses du travail

Jusqu’au XVIIIes, le travail tel qu’il est conçu et prend forme aujourd’hui n’existait pas en tant que concept unique, que notion universelle.

Il représentait surtout un moyen de subsistance, une nécessité, accompli par celles et ceux qui n’avaient pas de statuts.  

A lire aussi : [Chronique de la valeur travail] Acte 1 : quand le “travail” n’existait pas

Naissance de la petite bourgeoisie

A partir du Xes, le système féodal se met en place. La société se divise alors en trois ordres : la noblesse, classe guerrière, le clergé et le Tiers-Etat, qui se compose des paysans, des marchands, des artisans, des ouvriers… 

Ce sont celles et ceux qui appartiennent au Tiers Etat qui travaillent. La « bourgeoisie », terme originellement utilisé pour désigner les habitants des villes appartient aussi à ce Tiers-Etat.

Entre le IXe et le XIVe siècle, l’essor de la production agricole grâce à l’amélioration significative des rendements s’accompagne de la généralisation de l’usage de la monnaie et du développement des échanges marchands.

Au fil du temps, les secteurs artisanal et commercial se développent dans les villes, et le salariat agricole dans les campagnes. 

Apparaît alors un nouvel ordre : celui des marchands et des artisans.  

Petit à petit, les métiers se spécialisent, et s’organisent en corporations pour réglementer les activités, protéger les travailleurs et assurer une entraide au sein de chaque corps de métier. 

Il devient obligatoire d’adhérer à une corporation pour être en droit d’exercer son métier.

Les corporations sont organisées de façon hiérarchique : maîtres, compagnons et apprentis. Elles réglementent la production au sein du métier, mais aussi les salaires, les prix, les heures de travail, etc. 

Néanmoins, certains travailleurs demeurent exclus des corporations. C’est le cas notamment des travailleurs peu qualifiés qui ne relèvent d’aucun métier : les ouvriers ou les manœuvres. Ces derniers sont des journaliers, qui acceptent le travail qui leur est offert.

Dans les campagnes, les paysans se divisent entre les serfs, qui appartiennent à un seigneur, et les paysans libres, qui louent les terres d’un seigneur. 

Dans les maisons, les domestiques louent leur service en échange de gages, du logement et du couvert. 

Peu à peu, la hiérarchie sociale se complexifie pour faire une place de plus en plus grande aux ces artisans et commerçants.

La bourgeoisie est désormais rattachée à un statut juridique ouvrant le droit à certains privilèges tout en imposant certains devoirs (fiscaux notamment), gagne du pouvoir.

Au XVIes, sous l’impulsion de Martin Luther, l’accès au savoir se démocratise. Ce processus s’accompagne d’une alphabétisation massive, du développement de progrès techniques et de l’essor de l’artisanat.

C’est au cours du XVIIIe, sous l’impulsion d’Adam Smith notamment, que le travail prend son sens moderne, c’est-à-dire qu’il devient une catégorie unique d’activités créatrice de richesse.

Le terme vient ainsi lier entre elles différentes activités sous une notion abstraite.

Il devient le « ciment de l’ordre et du lien social »2 et mesure la contribution de chacun à l’activité économique et à la production, remplaçant petit à petit les ordres de l’Ancien Régime en tant comme unique déterminant du statut social. 

A partir du XVIes, les corporations commencent à décliner : droits d’entrée prohibitifs, esprit conservateur, aversion au progrès… 

En 1776, l’édit de Turgot abolit les privilèges de certaines professions et fait tomber les barrières à l’entrée de certains métiers en interdisant aux maîtres, compagnons et ouvriers la formation d’associations corporatistes. 

Chacun peut désormais exercer “librement” toute profession. Travailler devient un droit. Le salaire des ouvriers est fixé par conventions libres entre individus, une forme de contrat, et le travail devient “une marchandise vendue sur un marché qui obéit à la loi de l’offre et de la demande” 2.

Le travail, vecteur d’enrichissement

Le travail devient la « clef de l’autonomie des individus »2, c’est-à-dire à la fois moyen de subsistance, et perçu comme vecteur d’ascension sociale voire d’émancipation par la bourgeoisie, instrument par lequel il est possible de façonner sa vie, de se détacher de sa condition naturelle. 

A la fin de l’Ancien Régime, le travail se charge ainsi d’une promesse nouvelle : la possibilité de s’enrichir. 

Apparait progressivement une nouvelle classe sociale – la petite bourgeoisie – qui fait du travail une valeur fondamentale, qu’elle impose petit à petit au reste de la société. 

« En France, le mouvement philosophique des « Lumières » va être le principal vecteur idéologique de destruction de l’ordre social et religieux hérité du féodalisme, il va transformer les valeurs de la classe bourgeoise en une nouvelle idéologie dominante à portée universelle, permettant ainsi l’entrée du pays dans la révolution capitaliste industrielle. »

Le travail, histoire d’une idéologie de Guillaume Borel

Ce bouleversement va de pair avec une transformation idéologique profonde – l’édification des valeurs méritocratiques et de l’enrichissement comme « objectif suprême ».

Cette nouvelle donne appelle une actualisation du modèle religieux, les valeurs catholiques réprouvant la poursuite d’un enrichissement personnel.

Le catholicisme, trop éloigné des préoccupations bourgeoises, est bousculé par la montée du protestantisme qui porte les valeurs de cette petite bourgeoisie.

L’Eglise catholique, pour ne pas être en reste, change alors son fusil d’épaule, et révise ses lectures pour embrasser cette nouvelle éthique : désormais, le travail est présenté comme reflet de l’effort et de l’engagement au service de Dieu.  

Pourtant, si au XVIIIe et XIXes travail est valorisé par une bourgeoisie qui y voit un vecteur d’enrichissement et de développement, il n’en va pas de même du côté des ouvriers et des salariés. 

Avec la révolution industrielle, le travail devient la colonne vertébrale d’un nouvel ordre social, au profit du capital qui se sert du travail pour dominer et assujettir les classes inférieures.

Naissance du monde ouvrier

La révolution industrielle est d’abord portée par le textile et la Grande Bretagne, dès le XVIIIe.

En France, elle est plus lente à advenir. 

Ainsi, au XIXes, l’agriculture occupe encore une majorité de la main d’œuvre.

Il existe encore de nombreux artisans et ouvriers à domicile, propriétaires de leur outil de production.

Les artisans sont payés selon un barème fixé par leur corporation, qui fixe également le salaire des journaliers et des apprentis. Le principe de concurrence n’existe pas. Les artisans travaillent pour gagner ce dont ils ont besoin pour vivre et leur métier fait partie intégrante de leur mode de vie. 

Puis vient le jour où les marchands de gros s’aperçoivent qu’ils peuvent faire bien plus de profit en faisant jouer la concurrence. 

Petit à petit, apparaissent les ateliers pour augmenter les rendements et le profit. La production mécanique prend le dessus. 

De plus en plus de paysans migrent vers les villes, combinaison d’une détérioration des conditions de vie dans les campagnes, conséquence notamment de la crise agricole, d’une diminution des besoins en main d’œuvre agricole avec les progrès techniques et d’une augmentation des besoins dans les usines.

Nombre d’artisans indépendants sont forcés d’abandonner leur mode de vie rural et de rejoindre des fabriques pour y travailler contre salaire. 

L’interdiction des corporations par la loi d’Allarde et des syndicats par la loi Le Chapelier datant de 1791 a rendu les ouvriers vulnérables face à leurs employeurs et sans autre choix que d’accepter les conditions de travail qu’on leur offre, aussi misérables soient elles.

Le contrat entre patron et travailleur se fait à l’avantage du patron en l’absence d’une réglementation du travail. 

 Les journées durent jusqu’à 16h dans des conditions de travail globalement déplorables, pénibles et dangereuses. Les enfants travaillent, eux aussi, pour subvenir aux besoins des familles. 

Aucune assurance ne protège les ouvriers contre les risques de maladie, de chômage ou d’accident. 

En 1840, la durée annuelle moyenne du travail dans l’industrie est ainsi de 3200 heures en France, soit plus de 61 heures par semaine. Femmes et enfants ne sont pas épargnés.

Les ouvriers vivent dans des conditions toutes aussi misérables, la mortalité infantile est élevée, la propagation des maladies est aggravée par la promiscuité et le manque d’hygiène.

Dans les année 1850-1880, une population immigrée ouvrière (belges, italients, espagnols, polonais…) vient massivement grossir les rangs des travailleurs.

Pendant plusieurs années, l’Etat se désengage de ces questions, laissant la main aux patrons.

Mais petit à petit, la conscience ouvrière prend forme. Un mouvement ouvrier se forme, à la fois pour lutter contre la paupérisation, contre l’appauvrissement de la classe ouvrière en réglementant par exemple le travail des enfants, les salaires, la durée du temps de travail, le droit de grève, etc., et à la fois pour faire reconnaître une place à cette classe, une existence dans la société. 

La pression devient suffisamment forte pour que l’Etat décide d’intervenir et de mettre en place une réglementation.

En 1841, une loi fixe à 8 ans l’âge limite d’admission dans les usines et limite à 8h par jour le travail des enfants entre 8 et 12 ans.

En 1864, Napoléon III fait voter une loi supprimant le délit de coalition et autorisant la grève. 

La grève devient ainsi le principal moyen de lutte des ouvriers mais reste bien souvent réprimée dans la violence. 

La création de la 1e Internationale à Londres en 1864 stimule l’organisation du mouvement ouvrier autour des syndicats et des partis ouvriers.   

En 1879, le Parti ouvrier est créé à l’occasion du congrès ouvrier. 

La syndicalisation progresse. Le 21 mars 1884 le Parlement vote une loi légalisant les syndicats. 

La première bourse du travail est créée à Paris en 1886 pour aider les ouvriers à trouver de l’embauche et à se former. 

En 1895, est créée la Confédération générale du travail (CGT) qui prône l’insurrection ouvrière comme mode d’action.

Vers la fin du XIXes, la lutte du mouvement ouvrier mène enfin à une certaine amélioration de la condition ouvrière.

Le travail comme instrument d’exploitation

Le concept de travail tel qu’on le connaît aujourd’hui, tel qu’il est pensé d’un point de vue économique (c’est-à-dire comme une marchandise, une activité que l’on échange contre rémunération) est né avec le capitalisme industriel. 

Et dès ses origines, il est chargé de promesses et de perceptions plurielles et antagonistes

Facteur d’enrichissement et d’ascension sociale pour les plus riches qui détiennent le capital et contrôle le marché…aliénation pour les plus pauvres dont le labeur porte, pourtant, cette révolution industrielle.

Dans les fabriques, afin de rationaliser la production, il devient impératif d’être en mesure de calculer, d’évaluer et de contrôler à la fois le coût du travail et les rendements et donc de quantifier le travail en tant que tel, indépendamment de l’individu qui l’accomplit, de sa personnalité, de ses motivations.

Le travail se standardise.  Les travailleurs deviennent interchangeables.

Pour inciter les travailleurs à travailler plus, les salaires sont réduits. 

Le travail prend alors une place considérable dans la vie des ouvriers – forcés de cumuler les heures sans plus de temps pour les loisirs, le temps libre ou le repos. 

Progressivement, à mesure que le processus de production se rationalise, le travail, lui, se déshumanise.

L’ouvrier travaille désormais sur des tâches si morcelées qu’il n’a plus la maîtrise de son activité, plus de visibilité sur la finalité globale de son travail et plus d’autonomie ni sur le résultat ni sur la façon d’y parvenir. 

Sa contribution et sa productivité sont de plus en plus strictement encadrées, contrôlées. Son travail ne lui permet plus d’exprimer quoi que ce soit de sa personnalité ou de ses talents. L’ouvrier ne devient qu’un rouage d’une énorme machine, soumis à un environnement coercitif et autoritaire.

Selon Max Weber, c’est pour des raisons idéologiques et culturelles que ces marchands qui avaient jusque-là respecté le mode d’organisation et de production des artisans, ont initié ce mouvement et imposé les premiers cette rationalisation de la production. 

Une idéologie qui est au cœur de l’esprit capitaliste : au nom du progrès porteur de bien des promesses, le profit prime sur tout le reste, y compris sur le bien-être des individus. 

“Le capitalisme industriel n’a pu prendre son essor qu’à partir du moment où la rationalité économique s’est émancipée de tous les autres principes de rationalisation pour les soumettre à sa dictature. (…) L’activité productive était coupée de son sens, de ses motivations et de son objet pour devenir le simple moyen de gagner un salaire”

Métamorphoses du travail de André Gorz

Cette transformation bouleverse profondément  les rapports sociaux, en renforçant le rapport de force entre les classes, et le rapport instrumental entre l’homme et la nature. 

Elle fait naître une classe d’ouvriers-prolétaires dépossédés de leur autonomie et du fruit de leur travail, simple force productive interchangeable et déshumanisée.

Ce travail là, celui de l’industrialisme, est vidé de son sens, du plaisir qu’il pouvait procurer, régi désormais par des impératifs purement économiques au service d’une énorme machine et inscrit dans une logique de domination, avec pour seul résultat pour le travailleur le salaire gagné. 

Le travail : une fin en soi ?

Ironiquement, malgré la dégradation des conditions de travail avec l’industrialisation et le soulèvement du mouvement ouvrier, la place centrale de la « valeur travail » n’est remise en question ni par les socialistes, ni par les marxistes, ni par les syndicats. 

Jamais il n’est question d’abolir le travail en tant que tel. 

Au contraire, ces mouvements le placent  au cœur de leurs revendications.

Karl Marx considère même le travail comme la puissance créatrice de l’homme, utile, noble et à ce titre, comme l’activité humaine par excellence, comme le point de différenciation entre l’humain et l’animal, instrument de civilisation du monde.

« L’objet produit exprime l’individualité de l’homme, son prolongement objectif et tangible. C’est le moyen de subsistance direct, et la confirmation de son existence individuelle ».

Karl Marx, Ebauche d’une critique de l’économie politique, 1844

Karl Marx met dans la notion de travail toute activité humaine qui mène à une forme de production – contrairement à d’autres penseurs de l’époque comme Hegel, qui y englobait d’autres activités artistiques, intellectuelles, politiques…

Notons néanmoins que Marx distingue, le « vrai travail », celui du prolétaire, du travail des bourgeois, qui consiste avant tout à faire travailler les autres, et que le travail ne peut être synonyme d’émancipation et d’humanisation que s’il est libéré des contraintes du salariat. Autrement dit, ce n’est pas le travail tel qu’il est vécu à cette époque par les prolétaires, marchandise au service de l’industrialisation que Karl Marx cherche à défendre, mais le travail libéré.

Hegel, quant à lui, envisage le travail comme « à la fois ce qui transforme le monde à l’image de l’homme et ce qui le transforme lui-même» 3 c’est-à-dire le moyen par lequel nous pouvons exercer un contrôle sur la nature et sur les choses, transformer et sublimer le monde et un vecteur de réalisation de soi.  

En d’autres termes, le travail contribue à donner son humanité au monde. 

Au XIXes, le travail se charge ainsi d’une signification nouvelle  : un moyen par lequel chacun peut s’exprimer et contribuer de façon utile et positive à la société.  

Progressivement émerge l’idée du travail comme source d’épanouissement, facteur d’accomplissement individuel, vecteur de sens et de lien social. 

Cette nouvelle facette du travail, qui vient s’ajouter à celle d’une nécessité et d’un levier de richesse, ne fait que renforcer la place fondamentale du travail dans la société. Désormais, le travail devient désirable non plus en tant que simple instrument pour parvenir à certaines fins mais comme fin en soi.

Sources

1 Le travail, histoire d’une idéologie de Guillaume Borel

2 Que sais-je ? Le travail de Dominique Méda

3 Travail, les raisons de la colère de Vincent de Gaulejac,

4 Métamorphoses du travail de André Gorz

Et aussi…

[Chronique de la valeur travail] Acte 1 : quand le « travail » n’existait pas

[Chronique de la valeur travail] Acte 1 : quand le « travail » n’existait pas

Si nous voulons imaginer un autre monde, inventer une autre société – décroissante, juste, respectueuse de l’environnement et des êtres vivants – il nous faut réinventer radicalement le travail, son rôle, sa place. Ce qui signifie interroger les croyances qui y sont rattachées pour ouvrir la porte à des transformations profondes.
Un petit tour par l’histoire du travail et de ses représentations au fil des âges est un bon début. Comprendre hier pour éclairer demain

0 commentaires

Soumettre un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

code